En novembre 2019, la Française des Jeux a vécu un tournant historique avec son entrée sur Euronext Paris. Cette privatisation orchestrée par l’État français constitue la plus importante introduction en Bourse (IPO) depuis celle d’Amundi en 2015. Je vous propose de revenir sur cette opération qui a mobilisé plus d’un demi-million de particuliers et généré 1,826 milliard d’euros pour les finances publiques.
Sommaire
ToggleLes chiffres clés de l’opération
L’introduction en Bourse de la FDJ s’est caractérisée par des résultats spectaculaires. Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a qualifié l’opération d’« immense succès populaire », et les données lui donnent raison.
Le prix définitif de l’action a été fixé à 19,90 euros pour les investisseurs institutionnels, soit le haut de la fourchette initialement annoncée. Les particuliers ont bénéficié d’une décote de 2%, ramenant le prix à 19,50 euros par action.
La demande globale a dépassé 11 milliards d’euros, dont plus de 1,6 milliard provenant des particuliers, détaillants et salariés. Exactement 501.000 personnes physiques ont participé à cette privatisation, démontrant l’attrait de l’opération auprès du grand public.
Le 4 décembre 2019, la clause de surallocation a été activée, permettant la cession de 11.350.028 actions supplémentaires pour un montant de 225,87 millions d’euros.
Un premier jour de cotation triomphal
Le 21 novembre 2019 à 9h30, les actions FDJ ont fait leurs débuts sur Euronext Paris. Le premier cours s’est établi à 23 euros, soit une hausse immédiate de 15,58% par rapport au prix d’introduction (17,95% pour les particuliers avec la décote).
Le titre a même atteint un pic à 23,95 euros en début de séance, représentant un bond de 20,35% (22,82% pour les particuliers). La clôture s’est effectuée à 22,70 euros, affichant une progression de 14,07% (16,41% après décote pour les actionnaires individuels).
Plus de 15,5 millions d’actions ont changé de mains lors de cette première journée, pour un volume global supérieur à 355 millions d’euros. Ce démarrage en fanfare témoignait de l’appétit des investisseurs pour ce titre au positionnement unique.
Dans les semaines suivantes, le cours a continué d’évoluer favorablement, atteignant un plus haut à 24,41 euros le 12 décembre 2019, avant de se stabiliser autour de 23-24 euros fin décembre et début janvier.
Les modalités d’attribution : qui a reçu quoi ?
Des règles d’attribution équitables
Face à la demande massive des particuliers, le gouvernement a privilégié une distribution large plutôt qu’un système « premier arrivé, premier servi ». Cette approche a conduit à une réduction des ordres au-delà d’un certain montant.
Les ordres prioritaires A1 ont été intégralement servis dans la limite de 2.000 euros souscrits. Au-delà, seule la fraction comprise entre 2.000 et 5.000 euros a été servie à hauteur de 10%. Les ordres dépassant 5.000 euros (fraction A2) n’ont reçu aucune attribution supplémentaire.
Exemples concrets d’attributions
Pour un ordre de 200 euros : service intégral, soit 10 actions
Pour un ordre de 2.000 euros : service intégral, soit 102 actions
Pour un ordre de 3.000 euros : attribution de 2.100 euros d’actions (100% de 2.000 € + 10% de 1.000 €), soit 107 actions
Pour un ordre de 5.000 euros : attribution de 2.300 euros d’actions (100% de 2.000 € + 10% de 3.000 €), soit 117 actions
Pour un ordre de 10.000 euros : même attribution que pour 5.000 euros, soit 117 actions
Les détaillants du réseau (buralistes, marchands de presse) ont été intégralement servis dans la limite de 7.500 euros, soit 384 actions maximum.
Globalement, la demande de plus de 1,6 milliard d’euros des personnes physiques et détaillants a été servie à hauteur de 712 millions d’euros.
Les ordres non prioritaires (B et D2) n’ont reçu aucune attribution.
Les différents types d’ordres disponibles
Ordre A : la priorité aux particuliers
Les ordres A constituaient la catégorie réservée aux personnes physiques. Prioritaires jusqu’à 5.000 euros, ils garantissaient l’attribution d’actions dans cette limite (sauf cas exceptionnel de saturation).
Ces ordres donnaient droit à l’attribution gratuite d’une action pour dix actions acquises et conservées pendant 18 mois minimum à compter du 22 novembre 2019.
Chaque particulier ne pouvait passer qu’un seul ordre A auprès d’un unique intermédiaire financier.
Ordre B : l’option non prioritaire
Les ordres B représentaient des souscriptions non prioritaires, plafonnées à 150.000 euros. Ils pouvaient être émis par des particuliers, personnes morales, associations ou clubs d’investissement.
Ces ordres ne bénéficiaient pas de l’attribution d’actions gratuites et n’ont finalement pas été servis compte tenu de la demande.
Ordre D : le réseau de distribution privilégié
Les ordres D étaient exclusivement réservés aux intermédiaires du réseau commercial FDJ : buralistes, bars-tabac-presse et autres points de vente.
Prioritaires jusqu’à 7.500 euros, ils permettaient également de bénéficier de l’attribution gratuite d’actions après conservation de 18 mois.
Les avantages accordés aux actionnaires individuels
Une décote attractive
Le gouvernement a appliqué une décote de 2% sur le prix proposé aux investisseurs institutionnels. Cette réduction a ramené le prix unitaire à 19,50 euros pour les particuliers contre 19,90 euros pour les institutionnels.
Des actions gratuites en bonus
Le mécanisme le plus incitatif résidait dans l’attribution d’une action gratuite pour dix actions détenues pendant 18 mois à compter du 22 novembre 2019, soit jusqu’au 22 mai 2021 minimum.
Cette prime à la fidélité s’exerçait dans la limite de 5.000 euros d’actions achetées. Les actionnaires individuels pouvaient donc recevoir au maximum entre 25 et 30 actions gratuites au printemps 2021.
Absence de frais de courtage
La souscription s’effectuait sans frais de courtage, un avantage non négligeable pour les petits porteurs souhaitant investir des montants modestes.
Le calendrier de l’opération
Les dates clés
L’Autorité des marchés financiers (AMF) a accordé son visa le 6 novembre 2019, autorisant le lancement de l’opération.
La période de souscription s’est déroulée du 7 au 19 novembre 2019 pour les particuliers. Les horaires de clôture variaient selon le mode de transmission : 17h en agence bancaire, 17h à 19h par téléphone selon les intermédiaires, et 20h pour les ordres passés en ligne.
Le 20 novembre, Bruno Le Maire a annoncé les résultats définitifs et le prix de l’action.
Le 21 novembre à 9h30, les négociations ont débuté sur Euronext Paris sous forme de promesses d’actions.
Le 22 novembre, la livraison effective des titres a eu lieu, marquant la fin du processus pour les particuliers.
Le 19 décembre, les actions réservées aux salariés ont été livrées.
Les conditions d’accès à l’opération
Un investissement minimum accessible
Pour participer, il fallait souscrire au minimum 200 euros d’actions, soit environ 10 titres. Au-delà, les ordres devaient être des multiples de 100 euros. Un ordre de 1.050 euros était ainsi automatiquement arrondi à 1.000 euros.
Les supports d’investissement
Les investisseurs devaient détenir un compte-titres ordinaire (CTO) ou un plan d’épargne en actions (PEA) auprès d’un intermédiaire financier : banque traditionnelle, banque privée, société de gestion ou courtier en ligne comme Boursorama, Bourse Direct, Fortuneo, Binck.fr ou EasyBourse.
Les titres FDJ n’étaient pas éligibles au PEA-PME-ETI, limitant les options fiscales pour certains épargnants.
Les motivations de la privatisation
Financer l’innovation
Le gouvernement a justifié cette cession par la volonté d’alimenter un fonds pour l’innovation et l’industrie doté d’environ 10 milliards d’euros. Ce fonds doit générer entre 200 et 300 millions d’euros de revenus annuels destinés à financer des programmes d’investissement dans l’intelligence artificielle, la nanoélectronique et d’autres technologies de pointe.
Réduire l’endettement public
Bruno Le Maire a également souligné que l’opération contribue au désendettement de l’État. Au total, la privatisation a rapporté 1,826 milliard d’euros aux finances publiques, soit le maximum escomptable.
Une compensation pour le monopole
En contrepartie de la sécurisation de son monopole pour 25 ans sur 95% de ses mises, la FDJ s’est engagée à verser à l’État une compensation financière de 380 millions d’euros au plus tard le 30 juin 2020.
La solidité financière du groupe
Des bénéfices réguliers
La rentabilité de la FDJ s’est avérée confortable et pérenne sur les derniers exercices :
Exercice 2016 : bénéfice net part du groupe de 176 millions d’euros
Exercice 2017 : bénéfice net part du groupe de 180,7 millions d’euros
Exercice 2018 : bénéfice net part du groupe de 170,4 millions d’euros
Des perspectives de croissance
Sur la période 2020-2025, le groupe visait une croissance annuelle moyenne de son chiffre d’affaires dans le haut d’une fourchette de 3% à 4%, portée notamment par les paris sportifs.
L’objectif affiché était d’atteindre une marge brute d’exploitation (EBITDA) supérieure à 20% à horizon 2025, contre 19% anticipés en 2019.
Pour 2019, la FDJ prévoyait un chiffre d’affaires d’environ 1,9 milliard d’euros (ou 2 milliards avec la nouvelle fiscalité applicable au 1er janvier 2020), pour un EBITDA de 325 millions d’euros hors charges liées à l’introduction en Bourse.
Pour 2020, la direction anticipait une croissance des mises de 4 à 5% et une progression du chiffre d’affaires d’environ 5% (+5% pour la loterie, +6% pour les paris sportifs).
La nouvelle répartition du capital
Avant la privatisation
Jusqu’en novembre 2019, l’État français détenait 72% du capital. Les 28% restants étaient répartis entre :
FCP Française des Jeux Actionnariat (salariés) : 5%
Union des Blessés de la Face et de la Tête (UBFT) : 9,23%
Fédération Maginot : 4,23%
Société IDSud : 2,63%
Confédération Nationale des Buralistes de France : 1,95%
MASFIP (ex-Mutuelle du Trésor) : 1%
Autres actionnaires historiques : moins de 4%
Cet actionnariat n’avait pas évolué depuis 1988, les anciens émetteurs de billets de la loterie nationale représentant 20% du capital total.
Après l’introduction en Bourse
Suite à l’exercice intégral de l’option de surallocation annoncée le 4 décembre, la répartition du capital s’établissait comme suit :
État français : 21,58%
Public (particuliers, institutionnels) : 45,56%
UBFT : 9,23%
FCP Actionnariat (salariés) : 5%
Salariés : 4,86%
Fédération Maginot : 4,23%
Soficoma : 3%
Société IDSud : 2,63%
CNBF : 1,95%
MASFIP : 1%
Autres actionnaires : moins de 1%
L’État est ainsi passé d’une position majoritaire à celle d’actionnaire minoritaire, tout en conservant un droit de regard sur les orientations stratégiques.
Faut-il investir dans l’action FDJ ? Analyse critique
Les arguments favorables
La PDG Stéphane Pallez a présenté l’action comme un placement de long terme offrant plusieurs atouts :
Une croissance régulière du chiffre d’affaires, peu sensible aux cycles économiques
Une position monopolistique sécurisée pour 25 ans sur le marché français
Une politique de dividendes généreuse avec un objectif de redistribution de 80% du résultat net consolidé aux actionnaires sur 2020-2025
Une absence d’endettement et un actif immobilier (siège social à Boulogne-Billancourt acquis pour 207 millions d’euros en 2016)
Le rendement estimé 2019 s’établissait entre 3,3% et 4% selon le prix de souscription, un niveau attractif pour une valeur de rendement.
Les points de vigilance
Nicolas Chéron, responsable de la recherche marchés pour Binck.fr, recommandait aux investisseurs prudents de « laisser passer l’introduction et les premières semaines de cotations pour voir comment la FDJ [est] accueillie par les marchés ».
Le lancement intervenait à un moment où les marchés boursiers évoluaient à leurs plus hauts niveaux sur 12 ans, augmentant le risque d’une correction générale entraînant l’action dans sa chute.
Les multiples de valorisation apparaissaient élevés :
PER (ratio cours/bénéfices) de 22 en 2019 contre 19,6 pour les valeurs du CAC Mid
Valorisation à 10 fois l’EBITDA 2019 en haut de fourchette
Le potentiel de plus-value rapide semblait limité, compte tenu de la croissance modérée anticipée et de l’allocation prioritaire plafonnée à 5.000 euros par particulier.
Tableau récapitulatif de l’opération
|
Critère |
Détails |
|
Date d’introduction |
21 novembre 2019 |
|
Prix pour institutionnels |
19,90 € |
|
Prix pour particuliers |
19,50 € (décote de 2%) |
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Fourchette initiale |
16,50 € à 19,90 € |
|
Investissement minimum |
200 € (≈10 actions) |
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Montant prioritaire |
5.000 € (ordres A) |
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Actions gratuites |
1 pour 10 après 18 mois |
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Nombre de souscripteurs |
501.000 particuliers |
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Demande totale |
11 milliards € |
|
Demande particuliers |
1,6 milliard € |
|
Montant levé |
1,826 milliard € |
|
Premier cours |
23 € (+15,58%) |
|
Plus haut J1 |
23,95 € (+20,35%) |
|
Clôture J1 |
22,70 € (+14,07%) |
|
Plus haut historique |
24,41 € (12/12/2019) |
|
Capitalisation |
3,801 milliards € (prix intro) |
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Code ISIN |
FR0013451333 |
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Compartiment |
Euronext Paris A |
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Part État avant |
72% |
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Part État après |
21,58% |
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Éligibilité |
PEA, compte-titres, SRD |
La privatisation de la FDJ restera comme l’une des introductions en Bourse les plus réussies de la décennie en France. Elle a permis à l’État de lever près de 2 milliards d’euros tout en créant un demi-million de nouveaux actionnaires individuels. Le premier jour de cotation a confirmé l’engouement avec une hausse spectaculaire du cours, validant le pari du gouvernement de faire de cette opération un « succès populaire ». Reste à savoir si, sur le long terme, les actionnaires individuels auront fait une bonne affaire, ce qui dépendra de la capacité du groupe à tenir ses objectifs de croissance et de distribution de dividendes dans un environnement concurrentiel qui évolue rapidement avec la digitalisation des jeux d’argent.
